Deux marches d'escalier... la porte de planches abîmée par les années grince. Un moment pour que nos yeux s'habituent à l'obscurité. Les quelques espacements entre les pierres des murs filtrent des rayons de soleil révélant la poussière ambiante. Ce n'est plus qu'un vulgaire débarras à présent. Un foyer, du charbon, de la suie... L'exiguë cuisine maintenant délaissée m'intrigue. On y racontait des histoires me dit on. A la tombée de la nuit, les enfants de la famille s'y attroupaient. Autour du feu, en attendant le dîner, l'un d'entre eux contait, souvent agrémentait de surnaturel (pour surenchérir de la veille) les histoires dont des bribes lui étaient parvenues un soir de veillée mortuaire. Où, il se faisait simplement écho de ce que père ou grand-père lui avait à lui raconter. L'endroit ne pouvait être que les planches de Zistoir i fé pèr' inspirées des récits traditionnels africains, malgaches, européens et de biens d'autres influences présentes à La Réunion. Aventures de ces personnages du patrimoine narratif local : ces Ti Zean, ces Gran Diab, ces Gran Mèr' Kal, ces dévinèr'...
Et le temps d'une histoire, dans cette petite cuisine de pierre, improvisait le Rakontèr' d'un soir...
Case en bois sous tôle au fond du jardin... La porte de planches colorée est entrebâillée. Une mélodie à la guitare. Ne surtout pas l'interrompre. L'instant de quelques notes, oubliant la pluie fine, tous ici ont embrassé des souvenirs. Le plancher du cocon musical grince. Instruments, bibelots, foulards disposés sur les lampes invitent au voyage : stigmates des périples de l'artiste architecte rythmique des sonorités d'Inde et d'Afrique ( zarboutan nout' kiltir ). Les notes relayent le récit. Parfois des moments de silence ponctuent l'ensemble, Gilbert Pounia arpente sa mémoire. Il se souvient de ses débuts, du temps où sa musique était une atteinte aux bonnes moeurs, de son combat toujours actuel pour la reconnaissance de la culture et de la langue créole : cheval de bataille qui lui permit de croiser le chemin de Sully Andoche, Sully le dalon. Les concerts censurés, coupures d'électricité inopinées... Sully faisait alors son entrée.
Et le temps d'une histoire, sur la scène, dans la pénombre, improvisait le Rakontér' d'un soir...
Boucan enfumé sans porte sans volets... le feu crépite. Au dessus une marmite noircie. Des tôles pleines de suie font office de mur. Le rituel commence. Annie dans sa robe pareille aux boubous africains se positionne. Elle n'attend plus qu'un signe : ses trois coups. L'auditoire est prêt. L'ordre se fait entendre. " Kriké zote toute ". On se doit de répondre " Kraké". Parfois elle en joue, réitère ce " Kriké " jusqu'à un " Kraké " assez intense, enivrant.
Mais aujourd'hui, elle ne peut qu'imaginer la réplique. Elle ne sent pas la chaleur du feu mais celle des mandarines. Pas de fumée, pas de boucan, elle est figée devant cette grande paroi verte. Elle qui auparavant a certainement vécu ces moments dans la vieille cuisine. Elle qui était aux côtés de Gilbert et de Sully. Annie Grondin tient par ces Zistoir à ce qu'un pan du patrimoine de l'île ne tombe pas dans l'oubli. Elle contribue ainsi à cette transmission littéraire mais surtout orale des contes péï.
Et lorsque le " Kriké - Kraké " retentit, le temps d'une histoire, sur ce plateau de tournage, improvisait le Rakontèr' d'un soir...
Une brise légère fait chanter le feuillage du manguier... Des rayons de soleil perforent feuilles et branches. L'odeur de sucre embaume l'espace. Les fruits mûrs jaune orangé tachettent l'épais plafond vert. Des tabourets cannés, des roches disposées en cercle. Au centre un tapis, du fil de pêche, une calebasse, du bois mort, de la peau d'animaux séché. L'amalgame donne un instrument au son non conventionnel mais approprié. Il faudrait une éclipse pour encore subir la censure. Sully fait son entrée des histoires pleins les yeux et pleins les oreilles. Il scrute l'assistance : l'aventure, les mots vont dépendre d'elle.
Et le temps d'une histoire, improvisait le Rakontèr' du jour ...
Le Zistoir est rythmé de parole et de musique, de bruitage, de son et d'image. Une intonation appuyée, un clignement d'oeil, un geste soudain, et voilà des sonorités, des images qui nous emportent. L'auditoire est à l'affût. Certains mots apparaissent, gravitent autour du Rakontèr' Zistoir. Les personnages nous font face : Ti Zean dan la cour Gran Diab... Diaporama en couleur sépia. Kour Kréol, jardin aux senteurs multiples, palette de couleur, trombinoscope végétal. Un Pié Sonz. Le jeune effronté ne s'annonce pas...
Le carton a été mouillé, puis a séché. Il s'effrite. Granuleux au toucher. Sous quelques couches de vie, une bande. RAKONT' sur l'étiquette défraîchie. Difficile à dater. Trophée inestimable...
Et l'image se fige... Short rapiécé, chemise Farlangué, canne de bambou à la main, coudes et genoux écorchés. Le sourire aux lèvres : fierté du larcin d'un garnement sans cause. Derrière le rideau vert... derrière le rideau vert pointillé de rouge, marron, noir, le village, les amis, le récit d'une bravoure inconsidérée.
Et l'image se fige... Effleurer la cime des cryptomerias. Une traînée blanche, un fin cumulus se faufile dans la case en paille. Des pyramides de graines de cafés, rouge, marron, noir. Une Gran Mèr', Baliyé Zig brandi...
Une voix, des voix. Envoûtantes, directrices. A chaque mot, elles refont le montage, coupent des séquences, ravivent les teintes, réécrivent les dialogues. Sully, Annie et les autres : Rakontér' d'un soir, Rakontèr' d'un jour, Rakontèr' d'une vie. Quand nos souvenirs s'estompent, ils sont notre mémoire.
Pour ne pas qu'on oublie... Toi, moi, les autres
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